Le système publicitaire suisse est un système en expansion profondément inégalitaire. La publicité s’étend et puisqu’elle agit toujours au service d’un individu ou d’un groupe d’intérêt, en s’étendant, elle étend aussi simultanément la présence et le pouvoir d’une minorité au dépend du reste de la communauté. Or, cette expansion n’est presque jamais proposée, documentée ou expliquée aux habitant·e·s. Les modalités de cette expansion ne sont pas analysées dans les écoles. Personne n’enseigne aux élèves comment se protéger contre ces dangers. En d’autres termes, l’expansion de la publicité est imposée. La publicité peut ainsi être vue comme l’expression de l’asymétrie de notre société et comme une forme d’agression.

Paradoxalement, il arrive que l’expansion publicitaire n’accède pas à la conscience. On la croise dans la rue. On l’ignore dans un passage sous voie. On peut passer une vie à fréquenter la réclame et subir son empire sans s’en rendre compte. « Les gens ne sont pas dupes, rétorquent souvent les outrecuidants publicitaires ». Et pourtant, avant de savoir lire, un enfant reconnaît jusqu’à septante logos ; à dix ans, ce nombre passe à quatre cents. A titre de comparaison, en ballade dans la forêt, un enfant du même âge ne reconnaît qu’une trentaine d’espèces végétales. En Suisse, le budget de la publicité atteint 4,7 milliards de francs, ce qui est presque autant que celui de l’armée. Les recettes des publicitaires pour les seuls panneaux d’affichage se montent à 420 millions de francs. L’immense majorité de ces panneaux appartient à une entreprise — la Société générale d’affichage (SGA) — qui entretient de longue date sa situation de monopole grâce à des contrats signés avec les municipalités. Dans ce contexte, comment parler de liberté d’expression ? Qui se sert de cette liberté d’expression ? Ce sont les sociétés de la grande distribution, les grandes industries textiles. Ce n’est pas le boulanger du coin ou l’artisan du quartier. Ne peut-on pas trouver d’autres usages pour ces espaces ? d’autres messages que des injonctions à la consommation d’une minorité ?